
L’année 2020 a débarqué dans nos calendriers avec un arsenal ténébreux prêt à défoncer la planète : menace de troisième guerre mondiale, début en novembre dernier d’un virus voyageur… Chez nous, elle a pris un peu de temps pour s’affirmer complètement, mais on n’a pas fait mieux d’attendre. Janvier et février ont d’ailleurs fait le plein d’évènements avant que l’on tombe sur Mars avec le masque sans mardi-gras.
Année du C, année badigeonnée d’isolement où le soleil a eu un cache-nez pour seule parure. Année où la distance s’est imposée comme preuve d’amour, où l’économie de salives s’appliquait à plein de couples. Année-fauve, année de grand apprentissage !
En Haïti, le confinement (quel confinement, dirait notre PM ! ) a pris la fuite très tôt, à peine trois mois et puis les têtes se sont déplacées des encadrements des fenêtres, les masques sont tombés, tout comme la vigilance éphémère. Mais d’un autre côté, stress, traumatisme, misère, danger social ont embrassé le pas pour former ce long cortège de notre année à nous. Que de têtes disparues ! Que de cordes amarrées à l’espoir coupées en deux ! Que d’argent versé en échange d’un être cher ! Année-rançons, année noire !
Cette année, où les instants lumineux ont trop souvent fait faillite, est sans doute une rivière d’orages. À part quelques mètres carrés de tendresse pour tapisser le jour (ou la nuit), on a l’impression qu’une eau touffue prend chair en nous pour attaquer, blesser le silence. Dans mon carnet, larmes notent : douce grand-mère faite poussière, édifice de douleur, dictature du malheur au quotidien. 2020 n’a donc pas lésiné sur ses moyens pour se repaître de moi, de mes pauvres jours heureux. Si j’ai souvent choisi la voix/voie du silence, c’est bien pour mettre en déroute le plan macabre de désespoir échafaudé à la faveur de la nuit.

Je regarde alors les tempêtes passées s’accumuler dans un coin de mon existence, certaines déçues d’avoir tant donné pour si peu de résultats. Pourtant, année qui a terriblement joué sur le mental. Ce ciel que j’ai mis sous mes pieds a dérobé parfois, tremblement de nuages déments pour secouer les édifices des étoiles. Mais à travers toutes ces saisons-grues, ce sourire demeure sève brûlante chez l’arbre aux rêves.

Je déteste les fêtes de fin d’année. Noël ne m’a jamais vraiment rien dit. Je déteste les vœux du Nouvel An : c’est comme s’arracher plein de mensonges. À l’opposé, parce que j’aime cette sensation d’entrer en quelque chose que je ne connais pas, qui m’effraie et m’appelle en même temps, cette idée de pousser la porte sur l’incertitude, j’aime alors qu’on ne me souhaite rien, qu’on me laisse y aller comme ça, âme chantonnant, tâtonnant, excitée, effrayée.
Cependant j’adore décembre parce que mon mois, parce que mois vivant. Et chaque 29, jour qui m’a vu naître, figure pour moi comme dernier jour de l’année. 2020 : Année-massue, année-ténèbres, mais je fête en l’honneur de mes instants lumineux pour leur redonner vie, pour ma grand-mère qui aimait me voir joyeux, pour tout l’amour qui déborde de mon compte, pour les bouts d’affection que j’ai glanés, pour le souffle qui se meut continuellement dans mes poumons.
Merci à celleux qui m’ont tendu la main, l’oreille, un bout de compagnie silencieuse à travers ces jours passés. Spécialement à ma petite communauté du Vivre Ensemble : Yoo Kzeu, Pwadel, Lulu, Jeff, mes frères Garel, Djeff, Ansky Hilaire à qui je dois en grande partie la publication de « Un ciel sous nos pieds », à ces têtes féminines qui ont occupé mon petit espace pour mieux le décorer.
A présent qu’un nouveau cycle s’ouvre, panser la plaie du fleuve blessé, inviter la brillance à se faire qualité de la vie, charbonner l’altérité : joli projet de demain mais qui connaît demain ? Autres projets ? Continuer la politique d’éblouissement, continuer à travailler dans l’humain, à l’atelier de l’espoir. Laisser couler ma vie, long poème, en dépit des roches qui le peuplent : elle finira par les entraîner. Mais en attendant, je n’ai qu’aujourd’hui et j’embrasse vivement ce nouveau printemps, ce nouveau chant spécial du soleil qui emplit mon être.
Bon Anniversaire Witensky !
Le Scribe
Port-au-Prince, 29 décembre 2020
