Nouvelle Parution

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l'expérience littéraire.

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À partir du chaos

Brûler les ténèbres

Des temps à reconstruire

Crédit : JAD

L’après-midi est lourd sur ma poitrine et je sens mon ventre évidé. J’achète du trempé kanèl que je verse dans un verre, peut-être pour me donner de la contenance. Durant certains moments, je refuse la bière. Quand à l’intérieur, il y a quelque chose qu’il me faut tuer, ou ramollir tout au moins, à coups de poison violent ; tâche que la bière ne peut exécuter.

En m’asseyant sous le calebassier de la cour, un livre en main, je me rappelle ma vieille formule : « Je lis, je bois, j’écris. ». Sauf que j’écris de moins en moins ces derniers temps. Il y a comme un mur qui entrave mon processus de création littéraire, mais au moins je lis. Plus que d’habitude. J’ai la rage. Je dévore livres électroniques et format papier. Puisque la lecture dit aussi l’expérience des autres, je lis pour m’abreuver d’autrui. C’est l’une des rares activités qui m’apaisent, me redonnent le sourire. Au moment où j’écris ces lignes, les gens de mon quartier doivent me prendre pour un fou ou être en train de prédire ma chute. Je suis un jeune homme obscur qui tient presque toujours un livre et en outre, j’essaie de refiler cette folie à d’autres jeunes. Quel individu bizarre !


Mon pays a mal et tous les jours qui peuplent cette saison rouge me vrillent les tympans en le hurlant. Je porte de lui des paroles cassées, trop de promesses chutées ; il est un ciel ivre qui s’est cogné la tête. Les oiseaux dans ma tête sont sans voix, cette dernière confisquée par la douleur. J’ai la nostalgie du temps qui n’a pas survécu. Hier encore, chantait Aznavour. Hier encore, me répété-je tel un cinglé. Oui, hier encore j’étais heureux courant les rues de la capitale avec des amis, des connaissances. Port-au-Prince, là où j’ai ouvert la porte à quelques amitiés qui m’ont fait goûter aux douceurs de la vie. Je pense à ces mots du lumineux Philoctète : « J’ai mis mon cœur à partager comme un grand gâteau. » La nuit était un lieu qu’on investissait sans crainte. Ouvrant les beuveries au Champ-de-Mars, dans un bar à la ruelle Chavannes ou à Delmas, égrenant nos folies une à une, discutant de littérature, de philosophie… loin d’imaginer que le ciel nous tomberait sur la tête de manière si précipitée. Ah ! Cet appétit monstre des sanguinaires a tout fait basculer.


Depuis peu, j’ai fui une ville que je honnissais et adulais en même temps. Elle m’habite encore et me hante constamment. Maintenant je suis dans ma ville qui ne se tient pas en place en moi. Elle ne m’apaise pas comme il le faudrait. Les années passées nous ont trop éloignés. On se comprend peu. On ne parle pas le même langage. Alors que j’essaie d’ouvrir la bouche, remontent à la surface les carcasses d’anciens silences qui ont sévi entre nous. Je suis confus. Je me tais donc.
Ces derniers temps, j’ai remarqué que je dors de plus en plus difficilement ; la nuit n’arrive pas à avaler tous mes soucis. Durant la journée, j’ai souvent sommeil mais je ne puis m’endormir pour autant alors que mes yeux se ferment presque. Intriguant ! La nuit, le sommeil tarde à venir et je ne dors pas beaucoup non plus. Je me réveille souvent après quelques heures et je sens toute la peine de mon pays me grimper l’estomac en direction de ma tête.


Et puis, il y a ma grand-mère qui me manque. Si seulement elle était là, elle me parlerait d’amours, de belles moissons, de promesses d’aubes, de ses beaux jours que je n’ai pas connus… Ils sont nombreux, les absents qui défilent devant mes yeux : ceux qui ont pris la route de l’au-delà, ceux qui n’ont pas encore poussé la porte de sortie de l’existence mais qui ne font quand même plus partie du voyage.


Je dois dire que je n’écoute plus la radio, et il y a longtemps que j’ai cessé de regarder la télévision. Les nouvelles ne se cachent pas pour autant. Elles arrivent jusqu’aux dernières oreilles : les pluies de balles qui s’abattent sur la ville, les enlèvements qui explosent le baromètre, la longue descente en enfer qui ne s’arrête pas… On devrait commander des flots de lumière, on devrait s’unir pour brûler les ténèbres.


Quand on s’enquiert de mes nouvelles, je dis que je vais bien mais je suis une âme encombrée désireuse de se désemplir. Je sais que la pire chose c’est de se mentir à soi-même.


Le temps est relatif selon celui qui le perçoit, dit-on. Une journée peut durer une année pour moi. Il y a sans cesse ces mots qui me grignotent l’esprit à la recherche de la sortie, mais j’écris peu. Depuis quelques temps, certaines questions me hantent comme si j’abritais l’âme d’un philosophe. Si le but de tout est d’évoluer, je me demande à quel stade de notre évolution sommes-nous. Comment des hommes peuvent-ils vouloir autant de mal à leurs semblables ? Quelle défaillance du système a-t-elle pu causer un tel gâchis chez des êtres humains ? Que nous reste-t-il d’humanité ? Que pouvons-nous face à une cité qui se meurt ? Nos blessures communes qui se touchent, s’enlacent, se reproduisent ainsi. Nous sommes loin de ce culte d’humanité que nous devrions entretenir.


Certains carburent à l’espoir ; l’espoir qu’une ère de clarté finira par l’emporter… Mais je sens parfois que ce mot (espoir) est une plaine trop vaste où l’on se perd.


Witensky Lauvince

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Witensky LAUVINCE

Né à Léogâne en 1996, Witensky Lauvince inscrit son écriture au cœur des pulsations de la littérature haïtienne contemporaine. Entre poésie et roman, il explore les zones sensibles de l’humain, là où la parole devient nécessité.

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