
Je rentre à Port-au-Prince après une année environ. À mes yeux, s’offre le spectacle le plus désolant qui soit. L’insouciance de cet État décrié s’affiche crue dans cette zone abandonnée à l’entrée Sud du pays-un territoire perdu –. D’ailleurs, le Théâtre National est enseveli sous des tas de détritus mêlés à la boue puante des lieux. Qui en parle ?
La route est cahoteuse, pénible. Il faut payer le passage en deux fois. Des postes de péage qui pourraient renflouer les caisses de l’État pour les services des citoyens dans un pays organisé. Je ne vois pas qui prend la somme réclamée. Je suis à la dernière rangée de l’autobus, tout en hauteur. À Martissant 23, un type monte l’autobus et quémande de l’argent. On met la main à la poche, à la tirelire. Il remercie, salue à sa manière. Puis un adolescent offre des surettes à 10 gourdes l’unité.
Au Bicentenaire, des voix parviennent d’une église que je suis étonné de voir fonctionner. On est dimanche matin, me rappelle la situation. Une mer sale occupe une bonne partie du boulevard Harry Truman. On dépasse à peine l’ancien local du Ministère de l’Education que l’autobus s’arrête. On se presse vers la sortie, on veut rapidement se retirer de cet endroit. Port-au-Prince jongle avec insalubrité, insécurité et inquiétudes. Quant à moi, une moto et je me tire vite fait.
Le chauffeur atteint le stade Sylvio Cator, il tourne à gauche et on se retrouve à l’entrée du quartier. Il y a un tas de terre amoncelée à l’entrée ; la route, où la terre a été remuée pour réparation deux ans de cela, se trouve encore dans le même état aujourd’hui. Le chauffeur se fraie un passage à côté pour me déposer devant l’appartement où je vais.
Pas d’électricité. Depuis près de 8 jours, il paraît. Journées et nuits d’étuve, assurément. Je me rappelle ce qu’ont été mes arrivées un dimanche matin ici, avec le bruit des climatiseurs, les voix et sons qui s’échappaient des appareils électroniques, les belles familles qui allaient à l’église ou en revenaient. Je me rappelle ce qu’a été ce quartier auparavant, depuis que je le fréquentais en 2016 avant de l’habiter en 2018.
Je prends des nouvelles. Un tel a reçu une balle perdue dernièrement. Une telle n’habite plus la zone. Telle autre personne avait été enlevée… Des gens ont aussi déménagé : d’ailleurs un bon ami n’y est plus. Une peine féroce remonte de mon cœur, traverse ma gorge et demande à sortir. Je la repousse, elle fait donc le chemin inverse.
Dès la tombée de la nuit, la zone est plongée dans le noir. Elle respire par saccades dans la nuit. La lune s’est mise à couvert. Tout le quartier est drapé dans un silence inquiétant. Plus de speakers crachant des décibels de musique folle comme autrefois. Les quelques rares négoces encore en rue sont épaulés par la lumière blafarde d’une torche et les marchands rentrent tôt. Port-au-Prince, c’est une ville qui suinte la terreur.
J’essaie de lire mais je n’y arrive pas. Je ne suis pas dans mon élément. Je sens le stress me manger toutes les veines. Je ne sais pas quelle attitude lui opposer. Mes amis et moi, on rit d’une blague lâchée mais nos fêlures encore toutes fraîches rient elles-mêmes de nous. Elles sont plantées comme de mauvaises plantes en nous, et se remémorer nos temps passés aiguise nos peines. On sent le poids de l’incertitude, de l’inquiétude sur les journées. La démarche des passants est plus accélérée que d’habitude. Je ne voyais pas les gens si pressés avant. Je remarque même certains business aux portes mi-closes pour parer à un éventuel dérapage.
À la manière de Maître Zabèlbòk, au matin on procède à une petite hygiène mentale : on se verse aux tympans Michèle Torr, Charles Aznavour, Joe Dassin, Ginette Renaud, Claude Barzotti, Jean Jacques Lafond… Au milieu du chaos, on cherche une main à tenir. Au beau milieu du chaos, on cueille notre baume partout où il fleurit. Comme quoi cela peut se réclamer acte de résistance contre le plan macabre des agents des ténèbres : nous faire perdre le goût de vivre.
Lundi matin, je sors. J’ai des affaires à régler. Sur la moto, j’observe autour de moi. La vie continue de couler. Malgré tout, des gens tentent de résister aux assauts de l’insécurité et de la peur constante. Au Champ de Mars, un groupe de jeunes pratiquent des exercices de gymnastique. Je rentre sans problèmes.
Je décide de sortir à nouveau. Une première détonation. La rue s’agite. Je n’hésite pas. J’enfourche la moto. D’autres détonations s’ensuivent tout en se rapprochant. À cet instant, je n’ai pas le choix. Je saute prestement de la moto et rebrousse chemin. Les tirs nourris se poursuivent. Un calcul : je n’aurai pas le temps de gagner ma rue, encore moins l’appartement. La solution : Je plonge dans un couloir, suivi et précédé par d’autres gens. On ferme la petite barrière qui donne accès au couloir. Je m’assois par terre. Les détonations continuent pour la plus belle, comme des orages dans le ciel. Quelques minutes plus tard, survient une accalmie. Nous sortons et prenons la rue, une dame de forte corpulence m’invitant à la suivre. Je regagne donc la rue. Tout le monde est aux aguets. Je n’ai pas vécu ce stress depuis plus d’une année.
Des images et vidéos circulent. Elles sont choquantes pour la plupart. Mais il y a aussi celles qui attestent de la beauté de la vie, celles qui donnent des leçons d’humanité alors que des hommes s’acharnent à répandre l’horreur, celles qui disent un peuple qui aime encore sincèrement dans ses douleurs et qui s’accroche farouchement à la vie. Je pense à ces écoliers qui affrontent la rue quotidiennement en se rendant en classe. Que se passe-t-il dans leurs têtes ? Quel espoir secret nourrissent-ils ? Quelles fissures prennent un peu plus de place dans leurs âmes chaque jour ? Arrivent-ils à grandir au même rythme que leurs peurs ou ces dernières les dépassent-elles ? Je me dis qu’il faudra, un jour, interroger toutes ces blessures muettes qui pleurent à l’intérieur de nous. Je ne sais pas ce qu’il faudra pour panser les nombreuses plaies de cette génération qui croît, froissée sous un soleil qui semble si las.
Witensky Lauvince