
Mama,
Take this badge off of me
I can’t use it anymore
It’s gettin’ dark
Too dark to see
I feel like I’m knockin’ on heaven’s door…
Knockin’ on heaven’s door, Bob Dylan
La voix de Bob Dylan flotte dans l’air retourné de ma chambre. Des vêtements en désordre. Des livres ouverts telles des blessures. Quelques bouteilles de trois étoiles aux relents de tranpe. Depuis qu’un ami m’a fait découvrir ce kanèl-pistach, il accompagne mes longues nuits autant que mes journées remplies. Je m’accroche aux notes de la chanson comme on agrippe une rambarde au bord d’un grand ravin. Sacré Dylan qui apprend à l’âme à marcher dans les cendres sans renoncer au chant. Knockin’ on heaven’s door roule comme une supplique pour désarmer mes vieux jours gris.
Dans ma poitrine, brûle un feu refroidi, et dans mes yeux, la poussière de constellations éteintes. Je ne cherche plus à recoller les morceaux. J’ai compris que certains bris appartiennent à la géographie de l’existence et que certaines déchirures ne demandent aucune réparation. Mes douleurs respirent désormais en moi. Mais, certains jours, une vieille tentation revient frapper à la porte. Pensée-flèche. Pensée-météorite. Disparaître d’un seul geste. Passer par la fenêtre. Me dissoudre sous les roues du jour. Puis, elle s’éloigne comme elle est venue.
Entre-temps, je poursuis la route avec cette fichue lance fichée dans l’ossature. Le sol se dérobe parfois sous mes pas gênant ce petit caillou dans la chaussure. Une conscience aiguë se remue de temps en temps : mes choix ont déjà fécondé le temps. Je n’effacerai pas le mal que j’ai causé. Je ne désapprendrai pas les gestes qui blessent. Tout ce que j’ai construit, tout ce que j’ai détruit, tout cela m’appartient désormais. Les visages aimés. Les absences. Les mots qui coupent plus profondément qu’une lame. Les blessures que j’ai ouvertes chez les autres, autant que celles que j’ai laissées s’ouvrir en moi.
Absolument rien n’a disparu. Tout veille dans l’antichambre de ma mémoire. On n’oublie jamais rien. Il s’agit d’habiter, d’une manière quelconque, ce qui demeure en soi.
Je recense les rêves engloutis tapissant le fond de la mer intérieure. Des projets ensevelis sous la lenteur des jours. Des idéaux grignotés rongés par les dents de l’attente. Quelques fois, je croise un enfant avec les mains vides et cet immense regard insouciant. Je l’envie avant de repenser à Nietzsche : l’homme est malheureux parce qu’il fut enfant.
Et c’est alors qu’un autre visage remonte du fond des eaux. Le tien. Je pourrais dire que tout est terminé. Ce serait mentir effrontément. Les histoires d’amour ne meurent pas toujours lorsqu’elles prennent fin.
Toutes les notes de mon cœur continuent de chanter le temps perdu de nos amours. Oui, parce que nous étions pluriels. Tu n’avais pas raison. Je n’avais pas tort. Nous étions seulement deux êtres imparfaits qui ignoraient encore, ou faisaient mine d’oublier déjà, la fragilité du bonheur. Je n’en sais rien. Comme le chante Grand Corps Malade, nous étions faits l’un pour l’autre, mais nous n’avons pas su nous accrocher à notre destin.
Je me demande encore comment faire fi de notre histoire. Comment consentir à l’effacement lorsque je sais, avec cette certitude inane, que rien n’aurait dû finir ainsi ? Tu es loin de mon corps, mais tu demeures étrangement proche de mon âme. Il m’arrive encore de sentir ton souffle déplacer quelque chose en moi. Ton absence et ta présence possèdent chacune son propre mouvement.
On parle souvent de « faire son deuil ». L’expression, bien que grave, me paraît dérisoire. Comment fait-on le deuil d’une voix ? D’un rire éternel ? D’une main posée contre sa poitrine ? Comment fait-on le deuil de 10 siècles d’existence en soi ? Comment enterre-t-on un regard qui continue de nous fixer depuis l’intérieur ? Je ne t’ai pas aimée parce que je t’ai vue. Je t’ai vue parce que je t’ai aimée.
Nous ignorions encore que certains bonheurs portent déjà leur propre crépuscule. Je ne t’en veux plus. Je ne viens donc pas rouvrir les blessures avec des souvenirs aiguisés à l’épine. Je ne frappe plus à la porte de notre serment, car je respecte la paix que tu t’es bâtie au fil du temps. Une partie du chemin m’a appris que les sentiments ne confèrent aucun droit sur celui qui s’éloigne. Ne reste donc que cette gratitude douloureuse envers ce qui fut.
J’avoue, cependant, que certains soirs, cette petite robe bleue traverse encore ma mémoire. Je nous revois allongés sous les étoiles, quand le monde semblait immense mais tenait tout entier dans nos yeux.
Peut-être qu’aimer consiste précisément à accepter cette irréversibilité. L’autre nous traverse. Nous habite. Parfois nous abîme. Il déplace les frontières de notre être. Il ouvre des chambres dont nous ignorions l’existence. Après lui, quelque chose demeure définitivement transformé. Il y aura toujours un before. Il y aura toujours un after. Et c’est peut-être cela, la véritable métamorphose.
Je repense à tes mots, à tes cris, à ton silence qui se verse en plomb dans ma vie. Je revois le chemin, les aspérités, les détours, les orages et les couchers de soleil. Tout est là. Intact. Je ne sais quel ange jaloux nous a joué ce mauvais tour, telle une blague de très mauvais goût. Tu as poussé la porte avec une bonne partie de moi. Je cherche à comprendre mais je n’y arrive (toujours) pas.
Notre amour a fait ses premiers pas dans une ville qui implosait, une ville qui traînait ses fantômes sans gêne sur l’asphalte, une ville qui nous pressait le pas. Notre amour a avalé des kilomètres, voire des océans entiers. Je vois certains de nos projets nager dans l’eau boueuse de la désillusion. La vie les a eus par surprise, sans leur donner le temps nécessaire de faire leurs armes.
Je n’envoie plus de lettres pliées en quatre. Plus de messages qui courent après une réponse. Plus d’appels au cœur de la nuit. Certaines phrases ne trouveront plus jamais le chemin de mes lèvres. Comme Sartre, je ne sauterai plus par dessus le précipice. Je connais désormais la chute. Je connais la grosse pierre brûlante au fond du précipice. À quoi bon recommencer la même descente ?
Alors pour compenser, je sors de mon cocon. Parce qu’il faut aussi emmener sa peine prendre l’air. Je me coupe les cheveux. J’enfile une chemise propre. Je conjugue mes errances de fin de semaine. J’entre dans un bar où les décibels couvrent momentanément le vacarme de mes pensées. J’observe une serveuse rire avec des inconnus, simplement pour me rappeler que la vie continue sans demander la permission à personne. Je passe la nuit (ou un moment) avec une fille qui, demain, s’étonnera d’avoir encore mon nom dans sa bouche.
Il m’arrive aussi d’offrir un sourire à un passant dont les yeux portent la même fatigue que les miens. Qu’il arrive encore à croire au partage, à l’exquise surprise du sourire de l’inconnu. Nous ne nous connaissons pas, mais je reconnais son combat. Il y a des lassitudes qui parlent une langue universelle.
Puis il y a la mer. Je réponds à son invitation comme on répond à une vieille amie. Je m’assois face à elle. Je ne parle presque jamais. Elle non plus. Pourtant nous nous comprenons. Je lui ouvre la porte et écoute ses pas dans ma tête. Elle y dépose le bruit de ses vagues en lente opération de chirurgie intérieure. Ses ressacs emportent mes colères éparpillées et me ramènent un peu de courage pour les jours à venir.
Entre deux marées bienfaitrices, je travaille. J’aligne des heures, des chiffres, des calculs. Je gagne ma vie comme tant d’autres, je me bats pour mériter une existence digne, même lorsque l’intérieur crie famine. Il me faut certainement assumer mes responsabilités d’adulte. Manger à mon compte. Acheter quelques livres. Offrir un repas à un orphelin. Me procurer quelques bouteilles. Me gaver de mauvais vin autant que me le permettent mes moyens. Économiser. Tendre la main à quelqu’un, comme tant d’autres l’ont fait pour moi à un moment de l’existence.
Je continue aussi de dire non au monde lorsqu’il exige que nous renoncions à notre humanité. Je continue de croire au monde possible, même si mon dos porte une sueur peuplée d’inquiétudes. Je refuse d’apprendre la langue honteuse de la cruauté. Car les ténèbres parlent déjà assez fort. Je n’ai pas le droit d’ajouter ma voix à leur vacarme. Je compte mes chutes solennelles, majestueuses.
De temps en temps, surgissent aussi des jours inexplicablement solaires. Un rien suffit. Une chanson inattendue. Un enfant qui éclate de rire dans la cour d’à côté. Un livre qui m’excite. Une conversation intéressante. L’odeur de la pluie sur une terre fatiguée. Je me surprends alors à chanter à tue-tête, à danser comme un fou. Que serions-nous dans ce monde sans une part de folie ?
À présent, je ne réclame plus de miracle. Je ne tends plus l’oreille aux promesses fades. J’avance avec mes failles que je ne cherche plus à cacher, animé par cette volonté de continuer malgré tout. Et surtout cette grande nécessité, plus forte que toutes les victoires, de demeurer vrai.
Je poursuivrai ma route, tant que mes jambes accepteront de porter le poids de mon histoire. Tant que mon cœur trouvera encore une chanson pour accompagner ses belles ruines. Tant que je pourrai regarder le monde sans renoncer à ses merveilles, malgré tout ce qu’il contient d’obscur. Je continuerai debout, dans l’élégance de mes failles.