6 septembre. Je rentre à Léogâne, débarque chez toi, grand-mère. On m’attendait, me dit-on. Mais toi, je ne te trouve pas en train de vaquer à tes multiples activités. On est dimanche. Toutes les horloges se pressent vers 4h de l’après-midi, tu n’es pas au marché. Où te caches-tu ? 8 septembre. Déjà plus de 24h que je circule dans cet endroit vide de toi et que tu habites tellement en même temps, je ne t’ai toujours pas croisée ; même pas une seule fois. Je dois définitivement me rendre à l’évidence : tu n’es plus là, te voilà réellement partie.
Depuis l’annonce de ta mort, des souvenirs de toi me frappent à la tête comme de l’eau sur un rocher. Ma tête s’en trouve émaillée, désormais c’est le tout nouveau parquet de mon intérieur ; c’est avec ton image que mon esprit a refait tout le décor. Je te revois affairée ou au repos souriante, je te revois dans tes habits de dimanche ou revenant du marché le panier sur la tête, je te revois couchée, souffrante… Peine et moments heureux se mélangent en moi, mon équilibre se cristallise de plus en plus. Certaines choses à propos de toi me paraissent plus claires ; par exemple tu as toujours semé avec entrain, avec force, tu ne connaissais pas la demi-mesure, tu étais bonne ouvrière de l’espoir.
Ce lien que nous partagions de ton vivant m’embarasse le pas sur le chemin de la guérison. Toutes les grand-mères aiment leurs petits-enfants, j’imagine. Chez toi, je ressentais fortement ce petit plus qui marquait toute la différence. Il m’était évident que tu éprouvais beaucoup de fierté envers un tel petit-fils qu’en grande partie tu as modelé. Tu prenais soin de moi, tu parlais de moi et me parlais moi-même. Je ne peux pas passer sous silence ta belle contribution à la construction de l’histoire du » secret des Laraque », sans oublier les choses entendues ou vécues que tu me racontais. -Ah oui ! Mesdames et messieurs, j’avais ma conteuse personnelle !- Moi aussi, j’étais fier de toi, de tes batailles, de ton oeuvre gigantesque auprès de l’existence. J’espère te l’avoir assez démontré par mon dévouement auprès de toi et toute la gratitude dont j’ai toujours fait preuve. Oh ciel ! Que je t’aime ! Tu figurais parmi ceux que je n’étais du tout pas prêt à perdre mais hélas… Même avec le coeur en compote, on doit avancer après les coups du passé et dans l’incertitude du lendemain.
Ce matin de tes obsèques, j’ai rédigé d’un trait ta biographie. Pour moi, pas une once d’étonnement. Écrire a été l’unique thérapie qui arrive à produire des effets durant cette période d’heures raturées, crevassées jusqu’à laisser plonger mes pieds dans le vide du bas. Mes mots se ruent toujours sur la feuille avec de l’eau à leurs trousses, certes, mais avec eux aussi un certain apaisement. Après la cérémonie, j’ai assisté à la sépulture jusqu’à la dernière seconde, interdit. Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer, peut-être que j’aurais dû crier, cracher tout ce que je ressens à la terre qui s’ouvre pour toi. J’ai entrevu une dernière fois ta bière à travers ce qui restait de cette large gueule qui t’a engloutie, puis plus rien. Elle s’est refermée avec tes dépouilles de l’autre côté du mur. J’ai écrit les mots fatals dans le mortier tout frais. (Tu vois ? J’écris sans cesse, c’est mon défaut ! ) Pour qu’on se souvienne de ton passage ? Qui en a besoin pour se rappeler cette guerrière que tu as été ? Mais je ne t’écrirai plus. Je ne te fabriquerai pas de poèmes, ou du moins pas ceux trempés dans ma douleur. Cette douleur que j’ai envie de prendre dans mes mains et étrangler de toutes mes forces.
De retour maintenant dans la réalité, je marcherai probablement sur le fil de ma tristesse la tête en bas, quelques temps encore. Bon, le temps qu’il faudra. Ah ! Le temps ! Je réalise que ce dernier ne s’est pas arrêté malgré ta mort. Non, tout tourne encore tout autour puisqu’à part les fissures de cet évènement dans mon être, j’ai également conscience de toutes mes vieilles sensations, ma propre chair morcelée, mes combats et défis, et ces desseins bâillonnés à qui il faudra impérativement donner parole. Et c’est une partie des inquiétudes qui me taraudent, comment me replonger dans un quotidien pétri de ton absence désormais ? Retour à la vie normale ? J’aurai sûrement besoin d’un bon fil pour rapiécer mes morceaux d’allégresse car ton départ restera longtemps écharde dans la blessure, écorchures dans mon quotidien, entaille profonde à ma vie entière. Je devrai refaire le plein d’énergie pour alimenter les bégaiements de l’aube qu’elle me parle clairement, et colmater cette brèche qui donne trop accès à mon âme.
Je ne le dirai peut-être jamais assez : tu es partie trop tôt, à un moment où j’avais encore grand besoin de toi. Tu nous manqueras à tous, à moi davantage. Je garderai ces valeurs que tu m’as enseignées, j’honorerai ta mémoire, j’y veillerai jusqu’à mon dernier soleil et j’œuvrerai à garder cette admiration que tu me vouais. J’espère ainsi continuer à te rendre fier de moi ! Mais tu dois savoir, Vòvò, que tu as entrepris le voyage avec une partie de moi alors que l’autre se démène avec un chagrin amer. Je porte en moi la prostration comme un enfant mal-aimé. J’ai affreusement mal, avec l’impression d’un vieux chagrin fait de ciment et de fer.
En vérité, c’est tout un torrent de lune qu’il me faudrait pour laver mes blessures obscures. En attendant, je me tiens simplement debout, impuissant devant un soleil en ruines, je brûle des cellules de moi et éparpille les cendres un peu partout dans l’espoir qu’elles arriveront à disséminer mon chagrin. Il y a de très grosses vagues qui déferlent de partout mais je n’essaie plus de les enfourcher, je ne sais plus comment chevaucher une peine, grand-mère. Non, je ne sais plus ! Que ta voix dans l’au-delà soit bouée de sauvetage pour mes rêves ! Va en paix, douce maman !
Witensky Lauvince Le Scribe