
Il arrive parfois que l’on ait besoin d’espace, pour se réinventer, rebâtir sa sphère. Aller jusqu’au bout du tunnel. Seul. Se perdre pour se retrouver et se définir, se redéfinir. Ensuite oser couper le souffle du temps, se lancer dans la course pour ralentir la vie, se tailler une liberté avec sa folle volonté, être en compagnie de soi-même dans toute la largesse du propos. Il y a tant de coupures à accepter, tant de blessures à refaire les sutures et garder les cicatrices, tant d’heures calcinées que cette formule prend tout son sens: Il n’existe pas de coin de rue où l’on tend le bonheur aux passants. Mais la vie, elle, a sa fabrique de chagrin et elle semble choisir ceux pour qui elle tatoue de longues journées de tristesse.
S’évertuer à garder un semblant d’équilibre, interdire à la cruelle réalité de bouffer les rêves: une tâche ardue. Quand certains se font secouer par le quotidien comme un bout de toile sale, il reste toujours une tache de douleur en mauvais goût aux commissures des lèvres qui enlaidit et empoisonne tout sourire qui ose naître. Quand même quelques minutes de joie évanescente refusent de se présenter, la poitrine loge une sorte de douleur indicible, comme si elle-même n’était que douleur. Et dans les tiroirs de la mémoire, on peut fouiller jusqu’à en mourir pour trouver ce contrat, ce maudit pacte par lequel on autorise un tel traitement.
D’un côté, il y a ce bout d’espérance qu’on a mâché, remâché trop longtemps et qui commence à perdre de son goût et de son effet. De l’autre, se tassent les grands coups que l’on a encaissés et qui tendent à alourdir l’existence. A force de croire et de douter, on a des pensées fluctuantes, qui trahissent d’un moment à un autre. A force d’allier les nuits et les jours, ils finissent par se ressembler, s’entremêler, s’interchanger: les nuits deviennent blanches et les journées noires. A force de s’inventer un coin de paix et le briser à grands coups d’incertitude, on se retrouve à court de matériaux. Et l’affliction devient un habitué du quotidien, toute joie n’est qu’inventée. Pourtant on ne ressent plus rien quelques fois. Tout va mal, certes, mais tout va bien. Ce sourire factice que peu savent reconnaître s’esquisse et agrémente le charme. On essaie de tricoter un peu d’espoir. On titube pour ne pas tomber. On cherche, mais il n’y a rien à trouver sinon que les avatars de l’existence qui défilent.
Et on se demande s’il reste encore quelque chose au fond: un mot, un visage, une étincelle… Au fait, peut-on changer sa vie de format? Peut-on se bourrer d’indifférence jusqu’à se foutre royalement du reste du monde? Peut-on avoir crié peine et chagrin jusqu’à ce que la voix saigne? Peut-on corrompre son demain avec la mauvaise posture de son présent? Peut-on se convaincre de l’opiniâtreté du malheur? Peut-on être tout le temps déçu par les gens ou les conjonctures? Peut-on épuiser son humanité? Peut-on avoir trop aimé? Peut-on s’être vidé de toute son énergie? Au point de devoir refaire le plein, reprendre un peu de ce trop qu’on a donné au fil du temps.
C’est peut-être à ce moment qu’une partie de la solution de l’énigme apparaît. Que ce dialogue avec soi-même devient effectif et est traduit dans toutes les langues des sens. Que l’on arrive enfin à apprécier sa propre compagnie et dessiner sur sa toile son propre chemin. Que le Soleil brille d’un nouvel éclat. Que toutes les nuits perdues prennent sens au beau milieu du mystère. Nos joies, notre amour, nos peines, nos manquements, nos accomplissements, nos chutes, nos silences… ne sauraient en réalité concerner autrui plus que nous-mêmes. C’est un fait. A ce stade, on se persuade que le monde n’en a probablement cure. Mais quelle importance ? Le monde est vaste. Et il existe plein de petits mondes, soit autour de nous, soit à l’intérieur.
Witensky Lauvince