
“Pour que tu m’entendes
mes mots parfois s’amenuisent
comme la trace des mouettes sur la plage.”
Pablo Neruda.
Sur les ailes d’un temps-oiseau, je peux voir certains de mes vieux jours se prendre la tête comme des enfants têtus. Des lambeaux de souvenirs à côté de ceux qui, des feux follets, dansent follement dans les ténèbres. Il existe peut-être des formules pour mettre le silence en bouteille, peut-être des manières inavouées pour habiter le temps mais laquelle pour parvenir à la vraie plénitude ? Comment peut-on décrocher un lot de nuages, découper un carré de ciel et décorer sa vie ainsi ?
Mes pensées refusent souvent toute tendresse pointue envers le passé. Certes, certaines fois je m’abouche avec pour un peu d’énergie, une fiole de motivation mais je ne le conçois pas comme compagnon de route. Je commence à tolérer de moins en moins la notion de nostalgie et puis la nuit, aussi épaisse que le tissu du chagrin. La nuit, en venant, apporte avec elle les soucis ; elle les croise toujours devant sa porte, paraît-il. Quand soudain le voile noir tombe sur la terre, je ne trouve pas toujours le courage de planter mes ongles dans la chair de la nuit. Comme une bête affamée, assoiffée de sang, c’est le plus souvent elle qui se repaît de moi.
Alors à ces heures j’essaie de reprendre au jour les morceaux de joie qu’il m’a volés subrepticement. Je me résigne à penser et je jette un regard en arrière vers ce qui pourrait aider. Toute une kyrielle défile à mes yeux. Plus loin vagissements, rires et rumeurs et tendresse de l’enfance, amourettes… Plus près déboires, sourires, lumière, regards et toi. Toi que j’ai vue hier ou avant, je ne sais plus, et qui est entrée par tous les interstices de mon corps -comme le soleil pénètre ici par tous les pores du matin- jusqu’à m’envahir complètement. Pourtant tu n’es pas ma première, tu dois le savoir. Avant toi, il y en a eu et je ne te dirai pas que je n’ai pas aimé jusqu’à toi.
“Qu’est-ce qu’aimer ?” me demanderas-tu. N’est-ce pas donner et se donner à l’autre ? Alors oui avant toi, j’ai aimé. Mais qu’importe ? Maintenant je t’aime, n’est-ce pas ce qui compte ? Si ton sourire fait naître légion de frissons à mon échine en même temps qu’il balaie l’obscurité de mon être. Si mon coeur danse, sautille au rythme de ta voix et vient se reposer tout essoufflé au creux de tes mains après ses sauts périlleux. N’est-ce pas ce qui compte le présent, notre cadeau ? Pendant qu’on y est, qu’on le vive et l’ensemence. Alors à toi qui as traversé monts et plaines pour t’installer dans ma vie à présent, toi que je porte en moi.
“Je te porte en moi tel un arbre centenaire garde les marbrures du temps.” Le Scribe
Vois-tu ? Je n’ai guère la prétention de t’avoir adressé les plus beaux poèmes que tu aies lus. Je ne suis pas Neruda ou Apollinaire ou Castera… J’ai toujours trouvé mes mots un peu gauches maladroits dans leur démarche, même s’ils ont tracé leur chemin vers ton coeur. Quand toutes mes envies de retenue m’assaillent, je n’ai qu’à t’écrire pour les soustraire à mes sentiments. Si je t’ai toujours offert tout un royaume de mots, non sans l’intensité d’un regard et des gestes empreints de sincérité, c’est bien un amour immensément grand qui a mis chaque lettre côté à côte.
Dix. Cent. Mille. Je me demande parfois si mes paroles d’amour ne se métamorphosent pas en chaude ronde autour de toi pour te réchauffer certaines nuits froides. Moi, mon corps a une mémoire infaillible de tes caresses, de chaque baiser que tu y as déposé et qui a germé en fruits, en fleurs, en promesses. Parce que tes mains et ta bouche sont foyers de douceur, pluies cabriolant et dans ma tête, lorsque chantent les cascades lointaines, ta voix les surpasse.
J’ai lu bien des lettres d’amour, j’en ai écrit aussi tout jeune et aujourd’hui encore. Certaines ont peut-être fait couler des larmes, attendri des cœurs [et les tiennes?] d’autres me sont restées au travers de la gorge. J’ai tendance à ne pas tout cracher. Mais maintenant que je sais l’incertitude du demain, je ne voudrais pas laisser ce monde avec des mots bâillonnés. Je te dirai donc à chaque occasion ce qu’il faudra et ce qu’il ne faut pas : que je t’aime à grandes enjambées et que je t’aime comme un pas sans avenir à l’instar de Cauvin, que je n’ai d’horizon que ton corps, que ta beauté fournit matériaux à tout printemps en chantier…
“A qui appartient la caresse, à celui qui la donne ou la reçoit? ”
Hélène Cixous
Parce que tu abrites des villes entières sous ta peau, des océans pleins de merveilles dans tes yeux et je m’y suis perdu plus de mille fois avant. Cette ruche qui s’étend sur tout ton corps et qui me rend abeille, butineur, je ne sais pas. Cette flamme que tu m’as tendue ne m’a pas brûlé, elle m’a embrasé et à présent je suis tout incandescent d’amour. A te voir, chérie, j’ai eu une éruption solaire, comme si cet astre avait frappé avec fracas à ma porte. Et ton rire, ce long fleuve qui passe par mes tympans, descend jusqu’au plus profond de moi où tes dents se noient, cailloux blancs. Tout cela constitue un florilège écrit en haut et en bas, dans ma mémoire, dans mon cœur. Si c’est bien par les yeux qu’on pénètre l’âme, tu connais à présent tous les coins de la mienne.
Sur tout le chemin vers toi, j’ai semé des fleurs, histoire d’agacer les épines. Nous marchions pieds nus dans les vicissitudes de la vie. Tu m’as appris que, surtout de volonté et d’amour, on doit se chausser sur ce sentier que les plantes de nos pieds, à force de baiser la terre, ont fini par aplanir. On n’avait qu’une seule voix pour dire nos douleurs, nos raccords, nos espoirs. Le temps, ce temps-là sur lequel nous ne pouvions compter, ne nous promettait donc rien. Voilà pourquoi il nous faut réquisitionner ces heures perdues à s’inquiéter.
Il n’est pas loin le temps où tels deux oisillons nous nous batifolions de flirts à l’intérieur et hors du nid. C’est un temps qui a émaillé mon esprit de tendres souvenirs et sa fulgurance m’a porté à comprendre que ce ne sont pas les instants eux-mêmes qui nous rendent heureux mais nous qui les habillons de ce bonheur qu’ils feignent nous avoir procuré. On dit tel beau jour, telle heure heureuse mais ils auraient pu être n’importe quoi sans nous, si nous ne leur avions pas allumé cette lueur. Ah ! Ces souvenirs deviennent réservoir dans lequel puiser pour arroser le quotidien s’il tend à flétrir, où fouiller quand la leçon d’absence est rude.
“corps au feu magicien sexe à incandescence toi qui sais azurer les soirs sans espérance.” René Dépestre
Quel architecte a tracé les contours de ton corps ? Ce corps qui est poésie savamment taillée dans la chair humaine. L’île autour de ton nombril est une terre sainte dédiée à mes plus beaux et pieux pèlerinages. A chaque fois que j’y vais, j’ai l’impression de naviguer sur une marée d’étincelles où le clapotis des douces vagues me berce tel le chant des collines qui dévale la pente jusqu’aux humains. Ton corps, mon amour, ton corps est une lune que j’étrangle de douceur à mains nues, un essaim d’étoiles qui se balade librement la terre.
Aujourd’hui, je t’offre la récolte de toutes mes saisons d’amour. Prends-la ! Avec elle, tous les rêves d’enfant ailés qui surplombent ma tête. Je veux t’aimer au-delà des limites, sans soucis des stupides conventions humaines. On peut éviter bien sûr, ces mots lourds de trop de promesses qui, à peine sortis de la bouche, retombent sur la poitrine. Je pourrais te confier ce que j’espère de toi et pour nous demain, cependant comment oserais-je dire ce qu’il en sera ? Que pouvons-nous réellement contre la fièvre du lendemain sinon que lui opposer volonté, folies, amour (?) en qualités ?
Mais je voudrais bien aussi que les heures déjà désuètes sourient follement rien qu’en pensant à nous deux dans leur coin oubliées, qu’on mette la demeure des Anges sens dessus sens dessous, qu’on foute un vrai joli bordel au Septième Ciel en le mettant à feu et à miel à chaque fois, qu’on vive tout simplement mais grandiosement l’amour, la passion, dans l’opiniâtreté la plus coriace face à l’impondérable, dans la démesure la plus osée. Que l’on arrache au présent notre part d’éternité ! Et toi ?
“Aime-moi comme
une maison qui brûle.”
Georges Castera
Witensky Lauvince