
Ce matin, je me suis mise à penser à toi. Quelle drôle de manière de m’exprimer ! Je dis cela comme si j’avais commandé l’acte, comme si ma volonté l’avait initié. Mais il ne s’agit en aucun cas de cela, je n’ai pas voulu penser à toi, je n’ai pas choisi de penser à toi. C’est venu tout seul, telle une mangue nous tombe sur la tête. Oui, l’image peut être choquante mais c’est bien ça ; on ne dit pas à une mangue : vas-y, tombe-moi dessus !
Je pense à toi et je réalise que tu n’as jamais été absent de ma mémoire. La vie a simplement toujours fait en sorte que tu sois caché sous les lots du quotidien, de projets qui peuplent cette mémoire. Mais toi, quelques fois ou souvent, tu remontes du fond et t’affiches comme en spectacle. Je n’ai pas besoin de mentir pour te dire que je pense tout le temps à toi. Non ! Je pense à plein d’autres choses, elles se meuvent ensemble en moi tout le temps. Par contre, toi, quand tu viens, tu m’envahis complètement et pas un centimètre carré de mon être pour autre chose.
Je repense à cette nuit gorgée d’étoiles, qui glissait amoureusement sur ta peau. Couchés sur la dalle, nous recevions la beauté du ciel en pleins yeux, toutes mes peurs se noyaient dans les flots de ta voix et il y avait dans ton sourire une promesse de lumière pour les lendemains à naître.
Je pense à ce que nous aurions pu être ensemble, à ce que nous aurions pu construire. Je ne sais pas si ma vie aurait été moins rude avec toi, mais je sais que je n’ai pas cessé de t’aimer. Parfois, je me surprends à espérer me revoir dans tes bras (tu vois ? Rien n’est de mon propre chef), à t’avoir près de moi. Depuis toutes ces années où on s’est tourné le dos, rien ne soigne la morsure de ta distance.
Que signifie passer à autre chose, Carl ? Mon expérience m’a appris que, sans cesse, les branches du passé se prolongent en nous. Qu’une décision peut être une vive blessure dans la chair du temps. Qu’on se met parfois, sans le savoir, à chercher les traces de ceux qui nous ont habités. Et que tous ces non-dits nous dévorent de l’intérieur.
Que signifie être ? Rassembler ses aubes perdues et leur donner un nom ? Je me définis à partir de toutes les enfances que j’ai eues, mais également tous ces souvenirs de toi sans porte ni fenêtre. Que des murs en vitres, aussi fragiles que le sang dans la paume. Crois-moi ! Le feu qui danse dans les rues de mon âme ne connaît pas de répit, il ne s’est jamais essoufflé jusque-là. Parce que quand on abrite la foudre en soi, on ne se préoccupe pas du tonnerre du monde.
Ce matin, je pense fort à toi. Il y a cette chanson qui m’est parvenue par hasard aux oreilles et qui remplit mon cœur, me ramenant à toi. L’as-tu déjà écoutée ? C’est un beau morceau d’Apachidiz chanté par l’un de nos artistes préférés en commun : T-Jo Zenny. M ap tann. Voilà le titre ! Elle ne parle pas de notre histoire. Le chanteur s’adresse à la dame qu’il aime, confiant qu’ils finiront par se mettre ensemble un jour. Je suis une femme. Toi et moi, nous nous sommes séparés et je n’ai rien pour meubler le silence entre nous. Mais ce n’est pas grave. Je me dis que, comme le chanteur, je t’attendrai. Même au seuil de la mort. Je sais que j’embrasserai encore la tendresse de tes yeux.
Witensky Lauvince