Il existe bien des manières de commencer une lettre et je n’ai jamais su la bonne. Après tout, que nous importe réellement la forme lorsque le propos est sincère ? Et le mien s’agrippe au cœur, là où il est né. Un peu comme ce petit garçon qui lâche la main de sa mère pour partager un morceau de pain et de joie au mendiant qui le regarde passer. Naturellement, dans un monde juste, il n’y aurait aucun mendiant au coin des rues. Mais nous sommes très loin de cet idéal et c’est regrettable. Il est vrai que l’humanité compte des progrès remarquables, pourtant savons-nous encore aimer ? La main qui baise avec tendresse la joue volontaire peut aussi être celle qui l’injurie d’une violente gifle. « Savoir donner. Donner sans reprendre. Ne rien faire qu’apprendre. […] » On reprend toujours d’une manière ou d’une autre, semblent prouver certains. « Savoir souffrir. En silence sans murmure […] », le reste de cette chanson brille tout à fait du même éclat. Toi, tu fais partie des gens qui savent donner dans toute la beauté du geste.
Je dois te confier que je n’ai pas renoncé à mon statut d’incompris, les gens me le rappellent sans cesse… Pourtant avec toi, je m’entendais bien, en silence ou en paroles même lorsque la distance commençait à s’épaissir entre nous. Tu avais l’air de savoir ce qui nous relie, toi et moi. Je n’ai jamais cherché à m’infiltrer dans tes pensées pour m’en faire une idée. Je connais seulement une foule de propositions qui pourrait servir. J’avoue que j’ai souvent accusé l’ivresse : l’ivresse des corps, des livres, de la bouteille. L’ivresse. La douce ivresse que nous affectionnons tant. C’est le moment où tout apparaît sous un autre jour. Où l’on se sent léger telle une plume d’oiseau, traversant des rêves lointains. Devant nous, tout devient un monstrueux mensonge, ou une vérité absolue, dépendamment de la perspective.
Tu le sais aussi : j’ai toujours la tête de mon chagrin aussi bien que la force de mes joies. Mais qu’est-ce qu’un homme qui marche côte à côte avec ses angoisses ? Dans cette ville lourde de trop de promesses, qui m’a ouvert les bras, j’ai appris le goût du risque, non sans un certain cran de sureté. Tu me faisais penser à cette formule du sacré Prévert : « Je dis tu à tous ceux que j’aime même si je ne les ai vus qu’une seule fois. Je dis tu à tous ceux qui s’aiment même si je ne les connais pas. » Tu voyais les sourires étalés comme piste d’atterrissage sur les cœurs. Tu avais ce don pour faire le plein en toutes circonstances, tu ne baissais pas la tête devant le danger ou l’inattendu. Moi, par couardise ou retenue salutaire, j’ai laissé maintes occasions me tourner le dos. Tu discourais longuement sur la solitude, la grande solitude. Tu semblais figurer, comme le poète Rainer, que nous sommes solitude. Tu aimais tant ta propre compagnie. C’est toi qui m’as appris qu’un homme en mauvaise compagnie est toujours seul.
Autour des verres, tu parlais de ce que tu avais vécu non sans fierté, sur un ton de confidence. Alors que certaines de mes expériences ne t’ont jamais effleuré les tympans jusque-là. Je ne te disais pas assez, c’est tout moi. Je pense, par exemple, à cette nuit de pré-anniversaire où minuit nous a surpris, mon ami et moi, à bord d’une motocyclette rentrant à Caradeux de Delmas. Il y a aussi cette fille qui a sali mon drap de ses vomissures après un petit bat men chez moi, comme on le disait entre nous. Ou encore ma prise de bec avec ce conférencier sur la définition de « l’élection ou la prédestination des chrétiens » que je n’arrive toujours pas à avaler.
Oui, nous gardons une collection d’histoires bien rangées dans les tiroirs de nos mémoires que nous tirons de temps à autre pour satisfaire notre désir de scander la vie est une succession d’anecdotes. J’ai moi-même longtemps vécu dans les histoires que ma grand-mère me racontait. Elles n’ont pas encore trouvé la porte de sortie de ma tête. Pour être honnête, je ne veux pas les laisser partir. Si jamais elles devaient sortir, ce serait pour revenir avec cette bonne vieille femme qui me manque tant. Tu ne l’as jamais rencontrée ma grand-mère mais vous deux, vous vous connaissiez à travers moi.
Depuis des années, je traîne mon besoin d’alcool partout, pour célébrer la vie merveilleuse ou pour apaiser les callosités de l’existence. La rumeur dit que plusieurs rues de Port-au-Prince se souviennent d’une bande d’amis insouciants, déambulant, la tête en l’air, la gorge nouée de fous rires, ignorant que le lendemain n’aurait pas le même goût. La poussière géante et le feu ont avalé un temps qui ne sera pas recraché de sitôt, en Jonas. Les maîtres du chaos nous ont légué un pays d’ombres où le respect de la vie s’étouffe de honte, bien que le quotidien nous enseigne encore de précieuses leçons de vivre-ensemble. Aujourd’hui, nous manquons d’aiguilles pour recoudre le ciel déchiré de nos peurs. Et les mots nous font défaut pour consoler tant d’aurores bouleversées par l’envie de suicide. Heureusement, chaque branche de ténèbres qui se brise incarne une victoire pour les agents de la clarté, tandis que le monde se gorge de plus en plus de noirceur. Pour nous retrouver complètement, il faudrait parcourir des kilomètres à la recherche de nos pas perdus, de nos espoirs, et de toutes ces choses de l’enfance et de l’amour que nous n’oublierons pas, même en ces jours garrotés par nos inquiétudes.
J’ai souvent entendu dire qu’un homme est la somme de ses douleurs. Peut-être parlent-ils de ces guerres intérieures qui n’ornent jamais les unes des journaux du monde. Aucune idée solide de la chose. J’ignore la véritable essence de ces propos. Mais je sais que nul ne peut prétendre n’avoir jamais mouillé ses joues, avec tous les orages qui grondent en nous et autour de nous. Il est impossible de se montrer fort en permanence. Il y a de ces chagrins qui se diffusent en nous et affaiblissent complètement notre être. On pense alors à toutes les portes qui ont refusé de céder. À tous ces coups de blues errants, et aux plis de nos cœurs qui ont ricoché sur nos visages. Tel instant, on est saisi par une joie sauvage, indéfinissable ; et tel autre instant, on la cherche, elle n’est plus, laissant place à un chagrin aussi vide de sens, sans nom. Puis des inquiétudes se meuvent en certitudes, on se reconstruit petit à petit. Il est, malheureusement, des blessures qui n’ouvrent pas la porte, il faut y entrer avec fracas pour y rétablir l’ordre.
Les autres savent-ils ce qui se passe réellement dans nos têtes lorsqu’on se retrouve seul ? Des idées sombres qui bourdonnent telles des abeilles. Des remords qui viennent frapper notre pauvre carcasse telles de puissantes vagues. Qui sait ce qu’on se dit dans l’intimité de quatre murs qui nous regardent comme s’ils se moquaient de nous ? Qui sait quelle part de ténèbres prend possession de nous une fois les portes fermées ? Il y a, apparemment, des moments que la lumière n’arrive pas à traverser. Elle se heurte alors à un mur infranchissable, érigé par nos douleurs, nos manquements, nos déboires, nos tristesses, nos chagrins. Le tout brassé dans l’étau de l’instant, et nos larmes sont le ciment qui les solidifie. Sait-on vraiment ce qui se passe à l’intérieur de nous lorsqu’on a le dos tourné au monde ?
Parfois, le spectacle de la race humaine nous répugne, abattus par la cruauté des hommes. Dans la ritournelle des nuits sans fin, on sait qu’ailleurs, une petite fille s’endort, le ventre vide, sans même un bout de pain. On pleure notre impuissance face aux horreurs du monde. Me revient souvent l’image de cet enfant, sur la Place des Artistes au Champ-de-Mars, qui collectait des restes de nourritures dans ces assiettes de polystyrène, alors que nous mangions et buvions joyeusement entre amis. Je ne me rappelle même plus si nous lui avions acheté un plat, ce jour-là…
Aujourd’hui, les bars sont fermés, la colère gronde dans les ventres affamés, et la ville se drape de saleté, de sang et de déchets. La Rue de la Réunion, notre ancien QG, s’est métamorphosée en un lourd chagrin sur mon cœur. Dans le bain des troubles, j’ose continuer à croire qu’on chérira d’autres présents de la même étoffe, dans les temps à reconstruire. En attendant, tout est l’affaire du poème. Absolument tout. Les manques. Les espérances. Les souvenirs. Les printemps précipités dans la fosse des saisons déchues.
Pour certains, je garde une haine immense en moi, et toi tu savais haïr aussi de toute ta force. Nous n’avions jamais voulu voler la vedette aux saints sur cette terre. Nous prenions à bras-le-corps nos gloires comme nos hontes, nos amours folles comme nos haines viscérales. Par contre, il y a des gens qui resteront debout à l’intérieur, peu importe la direction dans laquelle j’incline mon cœur. Ces compagnons éparpillés qui ont emporté une partie de moi, de notre passé. La liste s’allonge avec ces oiseaux intrépides qui chient sur les frontières. Ces secrets qui n’ont plus aucun sens, toutes ces phrases d’hier, écorchées à présent. Tous les jours brûlés vifs, et tous les papiers fouettés jusqu’au sang, comme une plante cassée un jeudi saint.
Je ne perds pas de vue, cependant, que nous devons œuvrer à garder notre humanité, sans laquelle nous ne sommes que de vides coquilles. Autant détester le bourreau qui me passe la corde au cou, autant compatir à la souffrance de mon compagnon de douleur. Tendre la main à celui qui tombe avant même qu’il ne touche terre. Continuer à semer pour un monde où nul n’aurait à trembler en un lieu quelconque à cause de sa complexion, où une femme ne frissonnerait pas de peur à la vue d’un groupe d’hommes approchant. S’engager dans toutes les luttes qui libèrent l’âme humaine… Rester humain, c’est un devoir sacré, une urgente nécessité !
On apprend tant de choses à observer et ne rien dire. Chacun cultive précieusement son petit jardin de silence, même le plus loquace. Mais il nous faut des mots pour habiller nos joies et nos peines, nos douleurs et nos plaisirs, pour conjurer l’oubli. L’oubli, chez moi, est une page déchirée. Alors, je t’écris depuis la forêt des âmes rebelles qui persistent à cueillir la rose de l’instant dans l’hébétude du jour. J’écris l’amitié comme j’écris l’amour. Et toutes mes lettres d’amour et d’amitié, ensemble me marchent sur la poitrine. J’aurais voulu pouvoir te parler face à face de toutes les choses dont on nous prive, de tout ce qui nous pénètre, de toutes ces inquiétudes qui se lèvent en nous et de nos envies communes de croquer dans la chair d’un avenir suspendu. De mon nouveau livre en chantier. De ces nuits dont il me reste l’odeur incandescente des défaites. De mon désir d’offrir un toit à tous les arbres déracinés de mon enfance. Du temps où il pleuvait de la tendresse sur nos vies. Et tant d’autres instants que nous partagions jadis. Après la grande tempête, j’espère savourer avec toi à nouveau ce délicieux tranpe chez Sovè, tandis que religion et littérature s’invitent à la fête. Je ne sais quelle tube ouvrira le bal des retrouvailles : Champions League de Ak100fos ou That’s life de Frank Sinatra ? On verra…
Witensky Lauvince
Une réponse
Toujours un plaisir de te lire Lolo. Un texte rempli de mélancolie que je comprends si bien…