
Avez-vous déjà senti qu’une fleur, jadis si sublime, a fané en vous ? N’avez-vous jamais eu l’impression de quelque chose de cassé ? Je crois bien que c’est l’une des pires sensations au monde : on a comme le souffle coupé. On arrive à peine à percevoir les ondes positives alors que les négatives s’amplifient à chaque seconde. On se sent perdu, très loin sans possibilité de retour.
N’avez-vous jamais eu l’impression qu’une seconde contient, à elle seule, tout le bonheur du monde ? Et ceci, alors que des jours, des mois et même des années peuvent s’écouler sans que rien d’intense n’arrive. Il y a ça aussi, mais je ne vais pas vous en parler. Je ne connais pas trop. Je vous parlerai, moi, de ces pleurs qui éclatent dans nos âmes tels des ballons trop gonflés et qui passent des heures, des jours, des semaines, des mois à nous inonder les yeux.
Il y a de ces chagrins qui vous changent ou changent une infinité de choses en vous. Comme ceux des êtres qui se sont glissés en nous, ont occupé un territoire si intime qu’il nous est impossible de les oublier, peu importe le temps que nous consacrons à cette vaine entreprise. D’ailleurs, l’intention trahit déjà le résultat escompté qui ne viendra jamais. Comment dire « je vais t’oublier maintenant » et arriver réellement à ses fins ? Connaissez-vous une seule personne qui ait réussi cet exploit ? Il y a des êtres qui nous habitent continuellement, qui continuent à se mouvoir à l’intérieur de nous peu importe ce qui s’est passé. Et peut-être que ce qui est arrivé est la raison même pour laquelle ils ne cessent de nous hanter…
Bref ! Je savais déjà certaines « vérités » sur l’amour : « personne n’appartient à personne», « tout peut basculer d’un moment à un autre », «il n’y a pas d’amour heureux pour l’éternité »… Je me les répétais parfois comme si je voulais me prémunir face à l’impondérable, mais j’ai réalisé que je ne les avais jamais intégrées dans mon système, lorsque ma vie s’écroula cet après-midi. Quand on a aimé quelqu’un avec ses chutes et ses abysses, ses volcans et ses tempêtes, on en revient profondément marqué.
Avant de vous conter mon aventure, laissez-moi souligner une chose très importante que les gens comprennent très peu. Laisser voir ses émotions n’est pas signe de faiblesse, se montrer implacable certaines fois ne dénote pas une inhumanité. Les humains abusent, profitent des autres. Les deux attitudes susmentionnées peuvent convenir selon les circonstances, mais par-dessus tout le monde pue l’hypocrisie.
Je reviens à moi, à mon histoire. Mon ex copain est sorti de ma vie, non pas en claquant la porte mais rapidement en ouvrant un robinet d’interrogations, de frustrations… La scène était des plus hollywoodiennes. Quand j’y pense encore, j’ai du mal à croire que c’est arrivé dans la vraie vie et, de surcroît, à moi.
C’était un bel après-midi. Stanley m’avait invitée à l’un des restaurants les plus chic de Delmas ; notre préféré à deux. L’homme était superbe. On passait un beau moment ensemble lorsque je l’ai entendu me dire :
– Tu sais pourquoi je t’ai emmenée ici aujourd’hui, dans notre restaurant préféré ?
– Non, dis-moi mon cœur, lui répondis-je.
– Parce que c’est notre dernier moment ensemble et je voulais qu’il soit génial, à la hauteur de la femme extraordinaire que tu es, me lâcha-t-il tout de go.
– Comment ?
– Nathalie, je t’aime et tu seras toujours la femme de ma vie. Mais il y a certaines choses qu’on ne pas se donner encore, que je ne peux pas te donner (oui, il a joué la carte «-toi aussi- tu mérites mieux »), le train de vie dont j’ai envie, on ne l’aura pas ensemble de si tôt.
– …
– Alors, je suis venu te dire que je pars avec quelqu’un aux États-Unis. Elle est dehors en train de m’attendre. Je vais me lever et la rejoindre. Je t’en supplie. Au nom de notre amour, pas d’esclandre. Pire, ne crée pas un scandale. Et surtout n’essaie pas de me retenir, ne te lève pas après moi, ne me cours pas après. Je t’en supplie, Nathalie. Au revoir. Je t’aime.
Tout en prononçant ces mos, les larmes emplissaient ses yeux. Moi, je ne comprenais pas ce qui se passait. J’étais comme happée par une spirale intemporelle. Le temps que je reprenne mes esprits, sa présence s’était déjà évaporée de la salle. Je me suis remise sur mes deux pieds pour regagner la rue. Une voiture démarrait à peine. Sûrement lui. Figée sur place, je ne sus quoi faire ? Courir après la voiture ? Respecter sa volonté ? De toute façon, mes jambes ne me portaient plus. La voiture s’éloigna, me laissant plantée au milieu de la rue et emportant mon copain et nos rêves. J’étais encore plongée dans mes réflexions quand un individu vint me tirer de là. Apparemment, je bloquais le passage d’une voiture qui klaxonnait depuis quelques minutes. Le chauffeur, en passant, me lança :
Sa k ap pran manzè konsa la ? S on nèg ki kite w ti cheri ?
Évidemment, je ne répondis pas. Comme s’il ne pouvait s’agir que de cela. Pour couronner le tout, une motocyclette passait diffusant un opus à la mode. Des demoiselles qui passaient tout juste à côté de moi se mirent à chanter à tue-tête :
Ret la w ap bay love
Love pa peye bil…
Je n’ai pas pu retenir mes larmes.
Witensky Lauvince