Nouvelle Parution

Prolongez
l'expérience littéraire.

Plonger au cœur de récits bouleversants ou le chaos et la lumière s’entremêlent. Découvrez ces œuvres unique, reflets d’une poésie moderne et intemporelle, disponibles dès maintenant chez nos éditeurs partenaires.

À partir du chaos

Brûler les ténèbres

Dix ans plus tard…

IMG_4947   Septembre sonne la rentrée des classes. Alors que d’autres pensent à l’avenir, moi je me plonge dans les eaux du passé à repêcher quelques souvenirs. Cette période a, des années de cela, marqué un tournant décisif dans ma vie. C’est en septembre 2008 que j’ai eu la rupture la plus violente de toute mon existence jusqu’ici. Laisser mes parents, mes amis, une ville paisible enracinée dans mon cœur pour venir prendre place dans la grande mêlée de la capitale. Lutter pour me refaire une autre vie, de nouveaux amis et ce n’était pas facile. Je vous conte une histoire sans ornements ni prétentions. Je suis venu ici ingénu (ou pas tout à fait mais) encore émerveillé par la magie des prévenances d’une bonne grand-mère. Les projets de mon héros de père à mon égard, depuis ma tendre enfance, étaient ambitieux: me faire entrer à Port-au-Prince (là où il y a tout ou mieux) pour continuer mes études. Et je le voulais aussi. Je me rappelle que mon père m’avait inscrit à une seule école.
Ma relation avec Port-au-Prince n’a pas été sans chocs mais je ne peux me permettre l’ingratitude. J’y ai beaucoup appris. Je ne connaissais pas vraiment cet endroit qui semblait si important. La première fois que j’y avais mis les pieds c’était lors d’un mariage au cours de l’une de mes années scolaires en primaire, la seconde pour les examens d’entrée à l’institution et la troisième fois je m’y installais. Me croirez-vous si je vous dis que je rêvais constamment de ma terre de naissance ? Si je vous dis que je refusais de passer mes vacances loin de Léogâne ? Ces mots: nostalgie, mélancolie à peine découverts avaient tout leur sens dans ma vie et ma poésie. A cela s’ajoutaient les élancements douloureux d’un cœur qui se rongeait à cause de la distance. J’ai vécu des choses qui m’ont rajeuni et d’autres qui m’ont tout carrément abattu. Je me souviens des nombreux soirs à parler aux étoiles et à la lune de ma condition et à les entendre me chuchoter que je peux y arriver. Je n’avais pour véritables compagnons que mes cahiers et ma plume qui exorcisaient ma peine. Je passais donc le plus clair de mon temps à lire et écrire. Des bouts de moi que je mettais sur du papier, je montrais rarement mes poèmes empreints d’une telle tristesse que je craignais qu’on finisse par penser que je vivais mal. Parce que ce n’était pas du tout le cas. Je n’ai pas connu l’inquiétude et la douleur d’un accueil bouleversant, la bonne grâce d’une tante m’en a préservé.
Loin de la tendresse et de l’attention d’une mère, peu à peu, j’ai façonné ma propre voie et travaillé à mon propre atelier quand j’ai compris que l’enfance s’était arrêtée pour de bon. Alterner les nuits blanches et noires pour créer la musique de ma vie. J’ai dû concilier les projets avec l’impondérable, concocter un mélange de chimères et de rêves perdus. Pour les études, je me débrouillais assez bien. Mais mon statut de solitaire ne changeait pas pour autant. Dans ma tête se retrouvaient gravés ces mots: « Ici quand les autres dorment, moi je marche sans arrêt pour atteindre l’autre côté de la vie. » C’est pourquoi j’offre parfois mon sommeil aux quatre murs et plafond d’une chambre. Car si les rêves sont fragiles et se brisent en tombant de nos poches, il faut des actions pour les matérialiser. Et même avec les particules brisées on peut construire quelque chose. « Si les étoiles veulent s’éteindre là-haut, dites-leur que l’espoir est lumière ici », puis-je m’écrier. Espoir. J’aime ce mot. Je crois que je le choisirais comme prénom dans une vie où on aurait ce droit. Ce n’est pas l’espoir qui me maintient en vie, mais il me guide. Mon espoir n’est pas l’excuse des paresseux mais l’espoir qui cautionne tous mes efforts, qui me garantit qu’ils ne peuvent être vains. C’est un compagnon d’infortune.

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En quoi puis-je oser dire que j’ai un témoignage ? Eh ben! J’ai matière à partager s’agissant de cette grande expérience. Car même au milieu de toute une cacophonie il y a eu du beau silence, à côté des peines de l’allégresse et dans le bain des choses honnies il y a eu l’amour. J’ai eu droit à mes expériences, j’ai tissé des liens, brisé d’autres et c’est comme ça. J’ai rencontré des gens extraordinaires et d’autres qui sont passés comme l’éclair. Grâce à tout cela, j’ai grandi, mûri. J’ai croisé le chemin de personnes qui m’ont mis un signe indélébile sur le cœur, un effet fou et qui m’ont aimé pour ce que je suis. Je me suis découvert une nouvelle qualité: jouir. Une manière d’émonder l’existence. Épuiser le moment présent. Jouisseur ou viveur, les deux conviennent. Demain n’existe pas. Je me suis lié à la bouteille, je le confesse, un compagnon sûr qui reste que tout soit noir ou rose ! Bon, je devrais peut-être pas le clamer mais c’est ma vie. Poésie, volupté, eau-de-vie… et ça va ! C’est pour vous dire que tout ce qui est écrit sur les murs de ma vie ne constituent pas un registre de bons moments. Il y a eu des jours avec et des jours sans. Des rires et des pleurs. Dans mes victoires comme dans mes galères, j’ai, pourtant, toujours marché le menton relevé. Il y a eu des fois où j’aurais peut-être aimé être quelqu’un d’autre, quelque chose comme une étoile, un oiseau dans les branches ou le son d’une musique. D’autres fois, je m’adore et me réjouis d’être moi, différent, taré, « fils du soleil » comme disait l’autre, porteur d’énergie et colporteur de rêves immenses. Car je ne peux pas dire que je ne suis jamais tombé et que je n’ai fait que trébucher.

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A présent j’ai dix ans derrière moi ici et je les feuillette l’un après l’autre. Je ne vais point pinailler sur des détails trop personnels mais je peux quand même  m’offrir. Certes les inquiétudes du demain me titillent encore mais je ne suis plus là où j’étais quand j’ai débarqué. Port-au-Prince m’a arrangé des rencontres formidables et m’a ouvert des voies. J’en suis reconnaissant. Aujourd’hui j’ai terminé mes études classiques et je poursuis des études en Droit. J’ai colligé un peu de respect, de reconnaissance et d’amour. Je suis peintre de mon destin. J’ai publié. J’écris encore car j’ai toujours des choses à dire. J’appartiens à une belle communauté. J’ai une petite boîte à appréciations. J’ai vécu, j’ai vu, j’ai entendu. J’ai souffert, j’ai souri, j’ai pleuré, j’ai aimé. J’ai aimé des gens, des moments et peut-être même cette ville que je dis détester tout haut. Qui sait? Dix ans et j’ai fini par m’habituer à son cycle. Que dis-je? Je m’y habituerai. Le processus continue. Et je pense que je ne suis ni le premier ni le dernier à mettre les pieds ici avec la peur de l’inconnu à la gorge et l’impérieuse obligation de ne pas sombrer.

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Alors ce papier s’adresse spécialement aux petits provinciaux qui ont déjà migré et à ceux à qui le tour viendra bientôt, à ma petite sœur, mes petits cousins et cousines. La capitale peut être une terre de promesses ou un enfer, mais elle reste et demeure quand même un bastion d’opportunités. Venez avec vos rêves, dessinez-en d’autres sur la toile de votre quotidien, partez à leur poursuite et n’oubliez jamais d’où vous venez. Celui qui sait d’où il vient connaît déjà le chemin pour aller où il veut.

 

Witensky Lauvince

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Witensky LAUVINCE

Né à Léogâne en 1996, Witensky Lauvince inscrit son écriture au cœur des pulsations de la littérature haïtienne contemporaine. Entre poésie et roman, il explore les zones sensibles de l’humain, là où la parole devient nécessité.

3 réponses

  1. Très beau texte Lauvince, j’ai un penchant particulier pour les dernières phrases, elles décrivent ma réalité actuelle.
    Merci de nous laisser cet héritage.
    Bon travail!

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