
J’ai fait des folies avec tout le risque qui va avec. Je deviens de plus en plus sensible à chaque fois que je réalise à quel point la vie est fragile. Je célèbre chaque petit moment et j’essaie de montrer le plus d’amour possible aux gens que j’aime. Mon insécurité m’a poussé à blesser des gens pour qui j’ai beaucoup d’admiration, certes. Mais ce qui est sûr : je suis un être en construction avec tous mes défauts et mes qualités et je travaille à me perfectionner au jour le jour. Le plus souvent, je suis incapable de dire mon mal-être. Je doute de l’avenir, de moi et de tout le reste. Je demeure un être fragile. J’arrive difficilement à m’ouvrir au monde.
Il y a longtemps que ces mots me rongent à l’intérieur comme un virus mortel. Au travail, lors des sorties avec des amis, je fais face à ce besoin constant d’écrire. Mais le plus souvent, mes responsabilités quotidiennes prennent le dessus malgré moi. Puisqu’il faut de toute façon avoir de quoi tenir tête aux besoins journaliers, il y a ce besoin d’écrire comme pour me pardonner ce que je ne cesse de me reprocher. À côté de ce déchirement intérieur, il y a aussi le risque permanent de sombrer dans la dépression. Mais bon ! En Haïti, on rapporte que déprimer est tabou et serait qualifié d’affaire de petits bourgeois. Bref ! À mesure qu’on grandit, on devient de plus en plus seul. Seul face au poids de la vie, seul face à ses responsabilités. Chaque ami qui part ou chaque amour qui nous quitte s’en va avec une partie de nous. Et tout cela nous fragilise davantage. Il est venu un moment où il faut se refermer sur soi-même, se remettre en question, se pardonner afin de remonter la pente.
Avec les révolutions technologiques, la vie perd de plus en plus son essence et se résume de plus en plus au superficiel. Il y a en quelque sorte une certaine cassure du lien social. L’homme s’éloigne de son prochain et se rapproche de plus en plus de son téléphone intelligent. Il y a ce besoin de se montrer fort sur les réseaux sociaux et d’exposer constamment sa vie privée. Puisqu’il faut être à la mode, on balance à tout va des pensées positives vides de tout fondement. On arrive difficilement à y échapper. De nos jours, on oublie le plus souvent de demander à ceux et celles qui sont tout près de nous comment ils ou elles se portent parce que nous nous retrouvons trop occupés à poster des photos sur internet et à en commenter d’autres. De nos jours, la majorité des relations, quelles que soient leur nature, souffrent d’un déficit d’empathie.
Moi qui suis fondamentalement poète, parfois je me demande quelle place occupe la poésie dans ma vie. Je me pose souvent cette question après une semaine submergée de travaux n’ayant aucun rapport avec cette vocation. Pauvre moi ! Parfois, certains amis me demandent pourquoi je continue d’écrire de la poésie parce que cela ne se vend pas. Comme si on ne pouvait pas nourrir une passion, comme si tout devrait être une marchandise qui nous permet d’accumuler une quantité incalculable de richesses, comme si tout devait relever d’un capitalisme de bas étage. Insensible à tout cela, je n’arrête pas de penser à mon prochain livre parce qu’en dépit de tout, seule la poésie arrive à me réconcilier avec moi-même. S’il y a un feu qui brûle en moi, c’est un feu poétique qui, dans chacune de ses flammes, accouche des vers lumineux dans les ténèbres des jours sombres.
Joubert Joseph