Nouvelle Parution

Prolongez
l'expérience littéraire.

Deux recueils, deux regards sur l’humain et le monde.

Avec Brûler les ténèbres et À partir du chaos, Witensky Lauvince explore la mémoire, les blessures et les espoirs qui traversent nos vies.

Découvrez ces œuvres auprès de nos éditeurs partenaires.

À partir du chaos

Brûler les ténèbres

The sky is crying

Il pleut. Août s’est installé dans ma ville, et l’après-midi déploie lentement son grand rideau sur les rues. La pluie martèle les carreaux de la vitre à petits coups. Je regarde les gouttes glisser sur la fenêtre. Elles emportent avec elle ma grisaille, et me rappellent que je suis allé jusqu’au bout des maux, jusqu’à percer les vitraux du passé.


Il pleut. Et dans la chambre, une musique coule doucement. Du blues arrosé de champagne. Mon vieux tourne-disque diffuse The sky is crying. Je ne sais plus très bien pourquoi j’ai choisi cette musique-là pour ce moment intime.


Can’t you see the tears roll down the street ?


Dehors, le ciel pleure. Je souris en écoutant la voix de Coleman. I’m not looking for my baby. (Je ne cherche personne d’ailleurs.) Elle est là, à mes côtés, allongée sur le lit, les paupières closes. Elle dort peut-être, rêvant à l’écorce de ce moment même. Non, aujourd’hui, je n’ai rien ni personne à chercher.


Elle se réveille, se retourne pianissimo et me tend ses lèvres. Je les attrape dans un sourire satisfait. Elle se lève du lit, traverse la chambre jusqu’à la petite table et se remplit une flûte. Je la contemple de dos. La plante de ses pieds nus effleure le parquet. Ses longues jambes avancent avec une certaine lenteur amusante. Ses cheveux sont en bataille. Au creux de sa nuque, à la naissance des cheveux, dort une marque congénitale. Je connais cette tache que j’affectionne comme une enfant. Je pourrais la retrouver les yeux fermés.


My baby revient s’asseoir près de moi et m’enlace un moment. Son corps, grand bassin de jasmin, m’engloutit. Je ferme les yeux. Sa chaleur entre dans mes pores et se répand à l’intérieur de moi. À la place du champagne, ce sont mes sens qui pétillent.


Je regarde ensuite son visage. Quelque chose dans ses traits dessine des arcs-en-ciel ailés dans l’air de la chambre. Je ne sais pas pourquoi cette image me vient. Mais je sais que la tempête, à l’intérieur de moi, a trouvé un banc où s’asseoir. Je suis passé de l’autre côté du tumulte. Elle est là. Je suis là. Nous sommes ensemble. Dieu merci, elle m’aime encore. J’imagine Coleman (ou le parolier) qui cherche quelqu’un dans la pluie, qui regarde les larmes couler dans la rue et qui ne sait plus où trouver celle qu’il aime.


Moi, je n’ai pas ce bad feeling. My baby est ici. Son bras repose encore autour de mon cou. Sa tête contre mon épaule. Son souffle régulier se mêle à la musique. Elle m’aime encore. Je me répète la phrase en silence, pour l’entendre une autre fois. Elle m’aime encore. Yesss.


Elle se lève encore une fois. Toujours sans un mot. Les mots, ce soir, feraient peut-être fausse route vers nos cœurs. Alors nous les laissons dehors, avec la pluie. Les regards, les sourires et ce silence plein de sens sont rois. Elle dépose sa flûte sur la petite table, revient vers moi et me prend la main. Elle m’entraîne dans une danse tant attendue. Le morceau poursuit sa lente course.


Je me lève. Mon corps rejoint le sien. Nous avançons sans savoir qui conduit l’autre. Mes mains parcourent son dos et y déposent de muettes promesses. Je sens son souffle contre mon cou. Elle ferme les yeux. Je ferme les miens. Nos deux corps s’imbriquent l’un dans l’autre. Et le doux vertige de l’ivresse ouvre son ventre. Je la serre davantage.


Les dernières notes de la chanson se glissent entre nous. Elles s’attardent sur nos peaux, puis s’enroulent autour de nos corps avant de disparaître. Nos pieds tracent un cercle de tendresse sur le parquet.


Dehors, la pluie continue.


La musique s’éteint. Nous restons encore quelques secondes l’un contre l’autre. Puis elle se détache doucement de moi. Je retourne m’asseoir sur le bord du lit. Elle reprend sa flûte. Je regarde les dernières bulles de champagne mourir contre la paroi du verre.


Sur la vitre, la pluie continue son travail. L’odeur des sables, la lumière de l’onde, la racine de l’herbe, tout se précipite à la fenêtre. Le dehors cherche à pénétrer la chambre, je ne lui ouvre pas. Mais l’amour, posé dans un coin de la chambre, nous regarde tendrement.


Je pense aux paroles de Coleman. À cet homme qui cherche son amour. À ce ciel qui pleure pour lui. Moi, je n’ai rien perdu ce soir. My baby est là. Je l’entends rire doucement derrière moi. Je me retourne. Elle me regarde et m’envoie un baiser. Alors je comprends pourquoi cette chanson ne détonne pas face au moment malgré les paroles. En écoutant la tristesse, j’ai pu mesurer ma précieuse joie.


Dehors, le ciel continue encore de pleurer. Dedans, dans cette chambre au goût du paradis, my baby m’aime encore.

Picture of Witensky LAUVINCE

Witensky LAUVINCE

Né à Léogâne en 1996, Witensky Lauvince est écrivain haïtien, auteur de poésie et de fiction. Son écriture s’intéresse aux blessures, aux résistances et aux questionnements de l’être humain dans le monde.

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